ALAIN VAISSIERE VU PAR MARC ZARROUATI

Alain Vaissière est un artiste prolifique. Il crée avec gourmandise. Ces dilemmes et interrogations se résolvent dans l’accumulation d’œuvres protéiformes. Il semble immunisé contre le syndrome de la page blanche. Ces œuvres parlent pour lui, dira-t-on, mais comment ces œuvres parlent-elles de lui ? Il est difficile de cerner les tendances profondes d’un travail de création quand celui-ci témoigne d’un tel appétit pour la découverte, d’une telle curiosité pour les alliages de formes, les croisements de motifs et de styles, le mélange des genres.
Au début, il y a sa technique, qui autorise une contraction presque infinie du temps de la création. Virtuose de la palette numérique, il profite de la puissance de calcul des logiciels graphiques qu’il a adaptés pour convoquer en quelques secondes un dessin potentiellement abouti. Equilibre soigné des formes, contrastes chromatiques subtils : tout semble refléter le travail patient du pinceau au fond de l’atelier. Il n’en est rien. Alain Vaissière est un esthète de l’instant : il fusionne avec impatience tous les codes graphiques au creuset d’un sens esthétique très sûr.
La machine confère la vitesse, mais aussi la puissance de la répétition au service de la matière première. L’algorithmique complexe produit les motifs fractales, des fragmentations à l’infini de la forme initiale, assemblées dans une figure qui s’effondre sur elle-même pour bientôt ne former modestement qu’un détail dans l’économie générale du tableau. L’art génératif est chez lui tout à la fois l’antipasto et le condiment de l’œuvre : la création y trouve son éclair initial et quelques ornements, mais elle ne s’y résume pas. La technologie graphique génère le réservoir de formes brutes, qu’il va lisser, ondoyer, arrondir ; ou au contraire aiguiser, strier, durcir. Mais toujours en quelques coups de souris, tant chez lui l’excès de temps passé gâcherait l’œuvre au lieu de la bonifier, altèrerait l’équilibre au lieu de le purifier, écraserait les couleurs et les formes pour ne risquer de faire finalement que du noir. Au gré de son humeur, il fondra peut-être le tout avec d’autres esquisses qu’il aura crayonnées sur un carnet blanc. Rien de ce qui est pictural ne lui est étranger.
Alain Vaissière inverse la temporalité créative : chez lui, la totalité précède les parties. Toute esquisse est déjà une œuvre. Remise sur l’établi, elle va engendrer d’autres formes, d’autres équilibres, mais toujours à partir d’un cœur initial déjà longtemps travaillé. Le résultat n’est donc jamais une accumulation mais une transfiguration d’œuvres antérieures, qui accèdent ainsi à un degré supérieur d’organisation. Ce cœur initial porte en lui la mémoire des créations antérieures, il tresse la chaîne picturale qui lie des « moments » esthétiques – plus que des « périodes » – dans le travail d’Alain Vaissière.
Cette discipline de la mémoire, gravée ab initio dans l’œuvre, à laquelle s’astreint l’artiste, constitue une clé de sa peinture. L’épaisseur temporelle du processus de création, qui semble de prime abord absorbée chez lui dans un culte de l’instantanéité, se laisse pourtant deviner dans cette filiation d’œuvres emboitées les unes dans les autres comme des poupées russes. La mémoire des créations antérieures gît dans le choix de l’œuvre antécédente qui fonde toute entreprise nouvelle.
Tout est lié, afin de pouvoir ensuite être délié : la création se fait ici démiurgique. L’instrument logiciel conférant au créateur une forme d’omnipotence technologique qui lui permet de tordre, de lisser, de défaire les formes, de les intervertir instantanément, de mêler les aplats de couleurs, de déporter le bourgeon initial de son équilibre premier vers d’autres floraisons, d’autres saisons, d’autres vies organiques. L’artiste malaxe ainsi ses propres aboutissements antérieurs pour accoucher d’un autre équilibre, celui du moment.
Le travail d’Alain Vaissière est une invitation à la contemplation d’inflexions graphiques agréables et inattendues : la sensibilité des lignes, la recherche de trames affirmées, l’agrément d’une peinture légère née de la complexité créatrice, la mémoire épurée des créations antérieures assoient discrètement l’œil de l’amateur averti dans un lieu original, intellectuellement stimulant, où l’on est bien. Le fun, tout en finesse.

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ALAIN VAISSIERE VU PAR MARIE HELENE BARREAU MONTBAZET
Alain Vaissière est de toute évidence un assoiffé de créativité artistique, un explorateur sans fin d’images génératives, avide de conjugaisons formelles et chromatiques, un excellent graphiste et coloriste. Il est bouillonnant d’inspirations lumineuses; un prodigue à la fois vif, brillant, très imaginatif et intuitif, avec une belle âme d’artiste, de rêveur. Ses carnets de dessins sont d’un graphisme synthétique, abstrait. L’essentiel y est exprimé à la main avec fantaisie, humour, un lexique spécifique de corpuscules rythmiques, de combinaisons minimalistes qui vont souvent et au fil du temps servir de patterns dans ses « graffiphotos » (alliage de ses dessins et photos). Les chercher dans ses tableaux, les reconnaître en tant que regardant contribue à l’aspect ludique de la découverte de ses créations numériques. Une « contemplation-lecture » stimulante, aléatoire, au travers de repères modulaires, des rébus, des clins d‘œil facétieux de l’artiste qui nourrissent et relancent librement notre imaginaire, éveillent nos sens. Ils surgissent comme des flashs, plus ou moins enfouis dans des superpositions de photos, de couleurs, de graphismes lyriques. Des « ponctuations » tels que des points noirs plus ou moins denses se font écho, des courbes, des entrelacements de sphères, des droites, une belle énergie d’agencements simples, subtils, très harmonieux et esthétiques, un sens du mouvement, même désinvolte. Les séries germent d’un coup, se développent, s’approfondissent, s’orchestrent et se succèdent au fil de l’inspiration, des expériences immédiates, suivant des pistes alternatives (matériaux, graphismes, couleurs, configurations…). Les thèmes s’enchainent à travers des créations protéiformes ; les expressions fécondes et variées donnent presque le vertige. L‘œuvre d’Alain Vaissière expose à la fois une course effrénée à la créativité sans cesse renouvelée et un retour plus ou moins visible sur des codes devenus mnémoniques : un langage spécifique et reconnaissable d’empreintes temporelles qui instaurent des trames, des échanges symboliques, des passages d’une série à l’autre, d’un tableau à l’autre. Ces émergences et résurgences de clés captées, d’images mères assemblées, donnent une pluralité de sens, de conversions à l’image, des résonances rythmiques, une valeur émotionnelle, affective. Les articulations s’harmonisent dans l’ampleur et la transformation, la transcendance. Une vision d’ensemble nous plonge dans un processus créatif en mouvement perpétuel, un espace scénographique sans frontière, en plein tournage. Des silhouettes récurrentes surgissent régulièrement selon différentes échelles; ce sont des figures anonymes ou non , des ombres oniriques ou fantomatiques standardisées. Des impressions stroboscopiques, des lumières nocturnes, des clignotements virtuels, des galaxies reflètent un univers proche du notre mais transposé, perçu à travers la sensibilité colorée d’Alain, son regard poétique et artistique, son imaginaire. On a souvent le sentiment de pénétrer dans un jeu virtuel en mode « live », une mise en situation, avec garanties d’animations « fun and dream », d‘émotions, de flux de sons spatialisés, de plaisirs graphiques. Le rendu sur panneau d’aluminium est d’une pureté esthétique très contemporaine. la couche finale de vernis confère une noble luisance et une belle profondeur, un effet miroir éclatant qui invite à la contemplation.